Mai 2010
Les paramilitaires avaient aussi leurs fours crématoires dans l'Antioquia 

Pour la première fois, un ancien paramilitaire fait état de l'utilisation de fours crématoires dans la Vallée d'Aburrá. La Fiscalía (ministère public) enquête sur la base de son témoignage et l'on espère que d'autres anciens combattants apporteront davantage d'informations.

Les paramilitaires ont systématisé l'horreur dans diverses régions du pays.

 L'ordre donné à la fin des années 1990 par les commandants des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) de faire disparaître les ennemis “de quelque manière que ce soit”, pour ne pas laisser de traces et éviter que les chiffres des homicides ne croissent de manière disproportionnée dans les zones urbaines, a trouvé à Medellín et dans la région métropolitaine l'une des expressions les plus cruelles de la guerre paramilitaire : l'utilisation de fours crématoires.

Des preuves de l'existence de ce mécanisme macabre ont été trouvées dans le nord du Santander.  Des paramilitaires des AUC qui ont opéré dans cette région du pays, dont Iván Laverde Zapata, alias ‘l'iguane’, ont avoué devant les juges de l'Unité nationale de Justice et Paix que dans les zones rurales du district de Juan Frío, de Villa del Rosario, et Puerto Santander, des fours crématoires avaient été construits pour incinérer leurs victimes.

À Medellín, la question des fours crématoires des AUC ne cessait de faire l'objet de rumeurs depuis plusieurs années. Dans le monde de la criminalité, on disait avec insistance que les paramilitaires enlevaient les gens et “les brûlaient” pour les faire disparaître, mais personne ne donnait de renseignements précis permettant de confirmer ou d'infirmer les rumeurs.

Cependant, la réalité est en train de prendre le pas sur la rumeur grâce à l'acharnement de plusieurs enquêteurs judiciaires affectés à Justice et Paix, qui passent la question au peigne fin depuis plusieurs mois. Ils détiennent maintenant des renseignements concrets, bien que partiels, qui les amènent à constater que cette pratique de disparition forcée a bien existé mais que, comme ils l'admettent eux-mêmes, il manque des informations.

Les premiers renseignements qui dévoilent cette réalité sont fournis, depuis plusieurs mois, par un ancien paramilitaire qui a décidé de collaborer avec la justice. Verdadabierta.com a eu accès à plusieurs extraits des témoignages remis aux fonctionnaires judiciaires, à la lecture desquels il est possible de mesurer la cruauté extrême à laquelle sont arrivés des groupes armés illégaux d'extrême droite à Medellín, dans plusieurs municipalités de la région métropolitaine et dans l'est de l'Antioquia.

Verdadabierta.com ne révèle pas l'identité de l'ancien paramilitaire qui a apporté son témoignage pour contribuer à la vérité de ce qui s'est passé dans la capitale de l'Antioquia et dans les communes voisines pendant l'étape de pénétration et de consolidation des blocs paramilitaires des AUC.

“Beaucoup de morts n'ont pas été retrouvés parce qu'ici, à Medellín, dans les environs, à une heure d'ici, on trouve des fours crématoires. Beaucoup de gens ont été brûlés. J'ai assisté à ces faits", a avoué l'ancien paramilitaire aux enquêteurs.

Selon son récit, entre les années 1995 et 1997, les paramilitaires capturaient leurs victimes, les tuaient, et beaucoup d'entre elles ont été jetées dans le Cauca, le long des rives du sud-ouest de l'Antioquia. “Les corps étaient éventrés, lestés de pierres et jetés dans le fleuve. De nombreux membres des AUC ont été faits prisonniers alors qu'ils jetaient des cadavres”.

À ce problème est venu s'ajouter celui de la hausse du nombre des homicides, surtout dans les communes de la Vallée d'Aburrá et dans d'autres, où les paramilitaires allaient combattre la subversion. De l'état-major des AUC, commandé à cette époque par Carlos Castaño Gil, est venu l'ordre de faire disparaître les victimes. C'est ainsi qu'est née l'idée de construire un four crématoire : “L'idée du four a été suggérée par ‘Doblecero’ et concrétisée par Daniel Mejía”.

Pendant ces années-là, Mauricio García, alias ‘Doblecero’, commandait le bloc Metro et Daniel Alberto Mejía Ángel, alias ‘Danielito’, avait intégré le bloc Cacique Nutibara, relevant des AUC que commandait Diego Fernando Murillo Bejarano, alias ‘don Berna’.

“ Daniel Mejía  s'est chargé de la construction; il appartenait aux AUC et à la Oficina de Envigado, a déclaré l'ancien paramilitaire. “J'ai entendu que le four coûtait entre deux cents et  cinq cents ‘bâtons’ (millions de pesos) et qu'il a été étrenné avec un type du nom d'Alberto, de la Oficina de Envigado. Ils l'ont jeté vivant dans le four parce qu'il avait volé de l'argent. Le four était manoeuvré par un homme qu'ils appelaient ‘pompes funèbres’, je crois qu'il se nommait Ricardo; deux hommes entretenaient les grils et les cheminées, parce que la graisse humaine les bouchait”.

Pour ce qui est de la localisation du four, le paramilitaire a indiqué qu'il se trouvait dans une exploitation de la commune de Caldas, au sud de la Vallée d'Aburrá. “Il faut passer le centre urbain. On sort de Caldas par là; il faut une demi-heure en voiture. Il se trouve dans une très grande propriété. On entrait, à l'époque, par un portail blanc”.

L'ancien paramilitaire a décrit en détail l'immeuble, une fois entré dans la propriété : “La première maison était de construction noire; ensuite, il y avait comme une espèce de dépôt et plus loin, à 70 ou 80 mètres, quelque chose qui ressemblait à une briqueterie. On voyait deux cheminées sur le toit. Quand on entrait, il y avait un premier étage avec un jardin de recul bien décoré, et de là, à main droite, on descendait un escalier d'environ cinq mètres, en bas duquel on remarquait un grand four de boulangerie industrielle”.

Voici les détails qu'il a donnés au sujet du four : “La porte était hermétique, et s'ouvrait de haut en bas; fermée, elle était encastrée dans un pan de mur; ses vitres étaient grasses, comme opaques. Dans la partie extérieure, il y avait trois boutons, un rouge servant de poignée et deux autres pour réguler la température. Au-dedans, le four était métallique et avait une espèce de plateau fixe; il y avait des résistances, certaines sous le plateau, comme des grils. Il y avait aussi des résistances sur les côtés du plateau. Au fond de l'appareil, il y avait deux ventilateurs. On nous disait que là, nous ne pouvions pas fumer. Ça sentait la viande roussie. Dans le four, il n'y avait de la place que pour une personne. Les corps étaient accrochés au plateau. Quand la température montait, les corps se soulevaient. Beaucoup de personnes mouraient avant d'entrer dans le four".

D'après les calculs du témoin, entre 10 et 20 personnes y étaient conduites chaque semaine. Et il y avait une procédure à suivre : “Lorsque nous arrivions avec les personnes, vivantes ou mortes, nous sonnions et on nous disait ‘Mettez ces intrants au fond’. Nous entrions, nous les portions dans des sacs pour que le sang ne se répande pas. Nous les saignions. On nous demandait ‘Qui envoie ça ?’. Alías ‘J’ et Daniel en envoyaient beaucoup. Ils avaient une fiche sur laquelle ils notaient tout. Celui qui notait était un homme d'environ 45 ans, petit, trappu. Nous entrions et nous devions attendre les cendres. La procédure prenait environ 20 minutes, mais lorsque le four était allumé, cela durait environ cinq minutes. Ensuite, nous les montrions à ‘J’ ou à Daniel, puis nous les jetions dans le fleuve ou là où on nous disait de le faire”.

Devant les enquêteurs judiciaires, il n'a pas nié sa participation à plusieurs crimes commis de cette façon. “J'en ai amené qui étaient morts, d'autres qui étaient vivants. J'ai apporté plus de cinquante morts et plus de quinze vivants”.

Parmi les victimes dont il se souvient, il y avait deux frères du nom de Vanegas, éleveurs de profession, qui avaient été arrêtés dans le secteur de Belén, au sud-ouest de Medellín, sur ordre de Daniel Mejía. Selon les paramilitaires, ces hommes avaient été assassinés parce qu'ils finançaient un front de la guérilla des FARC. À partir de leur mort, le four crématoire a été utilisé pour toutes sortes de personnes, mais auparavant, il n'était utilisé que pour des “personnalités”.

Il se souvient d'une autre personne incinérée là-bas : le narcotrafiquant Julio Cesar Correa Valdés, connu dans le monde de la mafia comme Julio Fierro, et époux du modèle Natalia Paris. Son décès s'est produit, d'après le témoignage de l'ancien paramilitaire, fin août 2001. Selon les journaux de cette année-là, ce narcotrafiquant était en pourparlers avec la DEA pour se soumettre à la justice des États-Unis et collaborer comme indicateur en échange d'avantages juridiques.

“Ils s'en sont aperçus en Antioquia, et Salvatore Mancuso, Carlos Castaño et Daniel Mejía se sont réunis. Castaño a donné l'ordre de capturer Julio Fierro. Celui-ci a été pris dans la municipalité de Guarne par plusieurs hommes de Daniel. Ils avaient pour instructions de ne pas le tuer. De Guarne, ils l'ont emmené en hélicoptère jusqu'à Córdoba, où se trouvait Carlos Castaño. Ils voulaient lui prendre quelques propriétés. Natalia Paris se rendit également jusque-là parce qu'ils allaient lui prendre des propriétés qui étaient à son nom à elle. Julio fut ramené à Medellín en hélicoptère, pour l'extinction du droit de propriété, puis ils le tuèrent et menèrent sa dépouille au four”.

Le plus paradoxal du récit de cet ancien paramilitaire, c'est qu'il offre une version qui pourrait éclaircir ce qui s'est passé avec ‘Danielito’, disparu le 25 novembre 2006, deux semaines après avoir quitté le centre de réclusion de La Ceja, Antioquia, où étaient détenus les chefs des AUC. Il avait quitté le centre parce qu'il n'y avait aucun mandat d'arrêt contre lui.

“Il a été victime de sa propre invention”, a déclaré l'ancien paramilitaire interrogé par les enquêteurs judiciaires. “Ils ont fait disparaître Daniel avec dix de ses gardes du corps dans ce four”. Un soir, un ami m'a appelé pour me dire ‘Ils ont pris Daniel, le patron’, et je n'ai plus jamais eu de ses nouvelles. Je ne sais pas non plus ce qu'il est advenu de ce four”.

Des chercheurs sociaux de l'Université de l'Antioquia qui travaillaient sur ce type de phénomènes criminels et qui ont demandé de préserver l'anonymat de leur source, ont indiqué que l'existence de fours crématoires dans le nord du Santander et dans l'Antioquia montre qu'il s'agit d'une manière “d'industrialiser la criminalité”. Il y avait un ordre supérieur de “faire disparaître les victimes à tout prix” et les écartèlements, les fosses, les fleuves et les fours apparaissent en ce sens comme des techniques efficaces pour en finir avec le soi-disant “ennemi”.

Ce que révèle ce type de criminalité, ajoutent les chercheurs sociaux, c'est son caractère systématique et sélectif, “ce qui veut dire que toute cette criminalité a été planifiée, de sorte qu'on ne peut perdre de vue que les paramilitaires ont eu des écoles où on préparait les combattants par diverses activités. Là, ils en faisaient des machines de guerre” au moyen d'une division interne du travail, spécifiée par des techniques criminelles.

La Fiscalía espère que d'autres anciens paramilitaires, qu'ils soient candidats aux bénéfices de Justice et Paix, privés de liberté en raison de crimes jugés par la justice ordinaire ou libres, sans requêtes de la justice, contribueront à préciser davantage encore les détails de ce type de disparition forcée, afin non seulement d'établir la localisation exacte du four crématoire, mais aussi d'identifier les victimes qui ont été conduites à cette macabre machine de mort.

 Traduction ARLAC