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Une communauté rurale en résistance
pacifique face à l'État terroriste
Luis Alberto Matta
Agence Prensa Rural
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Dédié à la mémoire ineffaçable de Leonardo Posada,
parlementaire de l'Union patriotique assassiné à Barrancabermeja le 30
août 1986 |
Le 31 octobre 2001, pendant la campagne présidentielle,
Álvaro Uribe Vélez a rencontré "Fremio Sánchez Carreño, alias Esteban",
chef paramilitaire de Barrancabermeja. Lors de cette rencontre et
d'autres, le futur président Uribe a signé des accords occultes avec des
propriétaires terriens, des commerçants et des politiciens locaux de
réputation douteuse.
Bien que plus de 75% des électeurs de Barrancabermeja se soient abstenus
de voter lors de ces élections troubles, la droite fasciste a célébré le
triomphe de Uribe, annonçant que le moment était venu d'étendre sa
domination aux zones rurales. Peu après, pendant la première semaine de
décembre 2002, le président a ordonné une opération militaire
exceptionnelle contre la région agricole de la Vallée du Cimitarra. Cette
offensive, toujours en cours, vise un objectif spécifique : démanteler
et/ou détruire l'Association paysanne de la vallée du Cimitarra (ACVC).
Depuis, l'ACVC subit un siège criminel scandaleux, qui comporte la
destruction de ses projets de production, des pulvérisations de
glyphosphate sur les cultures vivrières, des moulins et des coopératives
incendiés, des habitations saccagées, des arrestations arbitraires, des
assassinats sélectifs, un blocus alimentaire, des violations, des vols de
bétail et autres formes de pillage et de violence.
Cependant, Uribe s'est attaché à approfondir une stratégie engagée par son
prédécesseur Pastrana qui, sur les conseils des mercenaires du Plan
Colombie, avait déjà ordonné l'"Opération Bolívar" en avril 2001. Cette
agression a été conçue au sein de la Ve Brigade de l'Armée et menée par le
général Martín Orlando Carreño Sandoval, qui est accusé d'avoir suivi les
pas du général Harold Bedoya, consolidant ainsi l'expansion du
narco-paramilitarisme dans tout le Magdalena Medio, notamment San Vicente
de Chucurí, El Carmen, Sabana de Torres, Simití, Puerto Wilches, et
étendant sa domination au nord du Santander, principalement à la ville de
Cúcuta et à la région du Catatumbo, théâtre de terribles massacres.
Il est difficile d'oublier d'autres épisodes d'une grande tristesse pour
les populations de Barrancabermeja, tels que les massacres du 23 septembre
1999 et du 22 janvier 2000, scandaleusement justifiés par le commandant de
la police, le colonel Martínez Santamaría.
C'est ainsi que la zone urbaine de Barrancabermeja, considérée comme la
capitale politique du Magdalena Medio, berceau de la gauche et de luttes
ouvrières et populaires mémorables, s'est retrouvée sous domination
paramilitaire. Les syndicats et les organismes de défense des droits de
l'homme s'y opposèrent courageusement, notamment la USO, l'Organisation
féminine populaire et le Credhos. Cependant, ces organisations et d'autres
ont perdu de l'influence parmi la population civile menacée, et presque
tous les efforts se sont révélés inutiles pour empêcher les progrès du
paramilitarisme, malgré un accompagnement international, semblable à celui
qu'offrent, dans des régions voisines, les Équipes chrétiennes d'Action
pour la paix.
Au milieu de la tragédie, d'autres projets sociaux, à l'évidence non liés
à la gauche, sont parvenus à progresser sans contretemps. L'un d'eux est
le "Programme de développement et de paix du Magdalena Medio" (PDPMM),
financé par la Banque mondiale et contrôlé par des secteurs de l'Église.
Le PDPMM se développe dans 30 municipalités de la région depuis près de
deux décennies, notamment dans le sud des départements du Bolívar et du
Cesár.
S'il est vrai que pendant le gouvernement de Pastrana et la première
période de Uribe, la domination paramilitaire sur Barranca s'est
consolidée, il est vrai également que le processus a été engagé sous le
gouvernement de Ernesto Samper. Rappelons comment, le 16 mai 1998, se
riant "mystérieusement" de barrages policiers et militaires, trois camions
de paramilitaires ont pénétré dans le centre urbain et, en toute liberté,
ont torturé et assassiné sept personnes et en ont séquestré 35 autres, en
majorité des jeunes, ensuite portés disparus. Ce carnage, qui demeure
impuni, a été exécuté par ceux-là mêmes qui tentent aujourd'hui de
consolider le processus dans la région paysanne.
Quels furent les accords conclus par Uribe lors de ces mystérieuses
réunions électorales ? Pourquoi tant de furie du président contre cette
région agraire ? Maintenant, dans l'attaque terroriste violente contre
l'Association paysanne de la vallée du Cimitarra, nous trouvons quelques
réponses.
Composée de colons, de politiciens persécutés, de survivants de l'Union
patriotique, expropriés et déplacés par la violence paramilitaire dans les
régions voisines, l'ACVC a été fondée en décembre 1996 et constitue
aujourd'hui un noyau de résistance pacifique et populaire contre la
stratégie paramilitaire et de propriété de la terre du régime.
Elle a été fondée peu après les extraordinaires marches paysannes et
indigènes qui ont secoué la Colombie en août et septembre 1996. Sept
régions, depuis l'Amazonie et les plaines orientales jusqu'à la zone
andine, notamment le Sud du Bolívar et le Magdalena Medio, ont été le
théâtre de ces protestations. La répression de l'État a été féroce et les
récupérations de terre, l'investissement rural, la protection de
l'économie paysanne et alimentaire, l'éducation et la santé publique, le
remplacement concerté des cultures de coca et la solution politique du
conflit social armé interne ont été ignorés.
Devant le refus du gouvernement, l'ACVC a commencé pour son compte à
rechercher des alternatives, faisant appel à la créativité, aux rapports
avec des organismes de coopération pour le développement, et mettant en
marche un brillant processus d'organisation, qui comporte un niveau élevé
d'éducation politique.
La première fois que j'ai rencontré personnellement des paysans de l'ACVC,
c'était au début de l'an 2000, alors que je me rendais à une réunion
politique. Un groupe bruyant de villageois, parmi lesquels se trouvait un
dirigeant de l'USO, arriva pour organiser un voyage express en un lieu où
j'attendais un moyen de transport et m'invita spontanément à compléter le
contingent de la camionnette.
L'un des passagers, qui ne trouvait pas de place dans la cabine double,
s'installa, dans les rires, à côté de moi à l'arrière du véhicule. Au bout
de 20 minutes, et après le passage du barrage militaire de rigueur, mon
camarade de voyage se mit à entonner à pleins poumons des chansons
populaires, dont l'une ou l'autre chant de protestation. Il me posa
quelques questions, et quand il eut découvert que nous allions à la même
réunion, il me fit part, en des mots simples, de diverses opinions fondées
sur la situation du pays, révélant immédiatement une étonnante lucidité
politique. J'appris qu'il s'appelait Miguel Huepa et que ses compagnons et
lui faisait partie d'une délégation de paysans du Cimitarra.
D'après le témoignage de César Jerez, un de ses membres et cofondateur de
l'agence de presse "Prensa Rural", l'ACVC est née dans la chaleur
des luttes paysannes. L'ACVC regroupe plus d'une centaine d'associations
communautaires et agraires réparties dans cinq municipalités : Yondó
(département d'Antioquia), Cantagallo et San Pablo (département du
Bolivar), Remedios (département d'Antioquia), et le port pétrolier de
Barrancabermeja (département de Santander).
Selon les termes de Miguel Cifuentes, l'un de ses dirigeants et agronome
de profession, "il règne au sein de l'association une profonde initiative
politique et une extraordinaire capacité humaine". "Son territoire est
convoité et stratégique", ajoute-t-il sans détours. Et la vérité est que
son territoire renferme des sources d'eau, des zones d'exploitation de
pétrole et d'or, des bois et des forêts riches en biodiversité, des
fleuves et de nombreuses vallées d'une grande richesse pour la pêche, de
versants fertiles pour l'agriculture traditionnelle et vivrière et près de
27.000 habitants vigoureusement soudés par leur projet d'organisation
populaire et démocratique. Son objectif central est d'œuvrer à un
développement social et environnemental durable, et pour la défense
intégrale des droits de l'homme.
Ceux qui adhèrent à l'ACVC expriment avec fierté un magnifique sentiment
d'appartenance. À plusieurs occasions, j'ai eu la chance de partager
quelques semaines avec des gens de l'association, et parmi les
propositions les plus surprenantes et imaginatives que j'ai entendues, il
y a le projet de "préparation et de mise au point des ressources humaines
et logistiques, pour la gestion de projets de production dans la Vallée du
Cimitarra". Ses dirigeants sont certainement des visionnaires, ils savent
vivre et appliquer la solidarité, ils sont joyeux et disciplinés, et
pensent toujours au-delà de leur région. Une fois à Bogotá, j'ai vu
comment Andrés Gil sélectionnait et comparait des livres de sociologie,
sur le mouvement agraire, sur les questions d'environnement et de
littérature, tout en discutant joyeusement de la possibilité d'élargir le
plan d'étude pour ses communautés.
Pendant une tournée, j'ai écouté Andrés Gil et Luis Carlos Ariza exposer,
dans une simplicité absolue, les avancées intéressantes et les difficultés
rencontrées par des projets tels que l'aqueduc communal de Puerto Matilde,
l'amélioration de l'habitat dans la zone rurale de Yondó et de Remedios,
l'élevage polyvalent de buffles, les cultures de canne et l'installation
de moulins artisanaux pour produire du pain de sucre, les plantations de
riz et l'installation d'une batteuse, la coopérative de commercialisation
et le programme médico-sanitaire, entre autres. Ces projets ont été
financés par des programmes des Nations unies et des prêts bancaires, et
parfois avec des ressources municipales, dans le cadre de cahiers des
charges paysans.
Le succès organisationnel et économique et la consolidation du réseau des
droits de l'homme de la Vallée du Cimitarra, ainsi que la mise en œuvre du
système d'avertissement préalable, ont déclenché la haine de l'extrême
droite. Les troupes paramilitaires ne supportent pas l'existence d'un tel
exemple de développement rural et encore moins le fait que l'ACVC ait
l'intention de créer sur son territoire une Réserve paysanne. Elles savent
que, bien qu'elles aient auparavant porté atteinte aux bases sociales de
l'ACVC et assassiné de nombreux dirigeants comme Diómedes Playonero,
Orlando Triana Moncada, Carlos Ramírez, et Nelcy Cuesta, entre autres, la
dignité et les initiatives de l'association se maintiennent.
Sans reculer, ces trois dernières années, l'ACVC a tissé des liens étroits
avec diverses facultés universitaires, stimulant l'intérêt des étudiants
pour les problématiques de la campagne. Aujourd'hui, des initiatives
intéressantes et novatrices sont en cours, comme la campagne de protection
des caïmans et des tortues du Cimitarra, le projet intégral de protection
des forêts et la campagne internationale annoncée contre la multinationale
Monsanto.
Le gouvernement de Uribe, visiblement ennuyé, lance une nouvelle vague de
violence, et le 29 septembre 2007, préalablement à la mobilisation
convoquée par la Coordination nationale des Organisations agraires et
populaires de Colombie, il ordonne l'arrestation de plusieurs de ses
dirigeants. Le DAS et des commandos de l'Armée attaquent l'ACVC, à
Cantagallo et Barrancabermeja. N'oublions pas que le DAS est la police
politique du gouvernement, dont l'ancien chef est accusé de coordonner les
assassinats de syndicalistes.
Andrés Gil, Oscar Duque et Evaristo Mena ont été arrêtés dans le hameau de
El Cagüí, Ciénaga de San Lorenzo, de la municipalité de Cantagallo, alors
qu'ils participaient à une réunion avec la communauté. Les agents du
gouvernement ont tiré des coups de feu pour faire peur aux participants.
Ensuite, les dirigeants paysans ont été transportés par hélicoptère vers
différentes installations militaires et sont traités comme des prisonniers
de guerre. Le même jour, un commando d'assaut a violé le bureau régional
de l'ACVC à Barrancabermeja, tandis que dans un autre point de la ville,
ils arrêtaient Mario Martínez, autre dirigeant agraire de cette région du
Magdalena Medio.
C'est la vengeance du gouvernement et de ses acolytes contre une
organisation civile et pacifiste. Elle marque le progrès des accords
signés par Uribe avec les politiciens corrompus du Magdalena Medio et
peut-être avec des paramilitaires comme "Fremio Sánchez Carreño, alias
Esteban", subordonné de Ramón Isaza, qui cherchent à dominer la région
rurale, comme ils l'ont déjà fait pour la partie urbaine de Barrancabermeja
et les municipalités voisines.
L'esprit de résistance de l'Association paysanne de la Vallée du Cimitarra,
sa philosophie progressiste et favorable à la paix, le soutien ouvert
qu'elle apporte à l'accord humanitaire et les principes
politico-organisationnels qui la fondent sont des facteurs ouvertement
contraires au projet néolibéral et belliciste de Uribe Vélez.
Nous devons alerter la communauté internationale et dénoncer le
gouvernement fasciste, tortionnaire et mafieux, jusqu'à ce qu'il mette fin
à son dispositif de terreur et de mort. Liberté immédiate pour les
camarades de l'ACVC.
* L'auteur a été conseiller pour la paix et les droits de l'homme du
gouvernement de la Vallée du Cauca, pendant la période 1995-1997.
TRADUCTION ARLAC |