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Howard Zinn/II et fin*
Mythes de l'exceptionnalisme américain

Foto Exercices d'entraînement sur le porte-avions des États-Unis, Kitty Hawk, qui s'est rendu au sud de l'île d'Okinawa, au Japon, le 7 août dernier. Les manœuvres durèrent quatre jours - PHOTO Ap

Après la désintégration de l'Union soviétique et la fin de la guerre froide, le terrorisme a remplacé le communisme comme justification de l'expansion. Le terrorisme était réel, mais la menace qu'il constituait a été magnifiée jusqu'à l'hystérie et a permis des actions militaires excessives à l'étranger ainsi que la restriction des libertés civiles dans le pays.  

L'idée d'un exceptionnalisme américain a persisté, le premier président Bush déclarant, dans le prolongement de la prédiction de Henry Luce, que la nation était sur le point de s'engager dans un "nouveau siècle américain". Bien qu'il n'y eût plus d'Union soviétique, il n'a pas été mis fin à la politique d'intervention militaire à l'extérieur. Bush père a envahi Panama puis est entré en guerre contre l'Irak.

 Les terribles attaques du 11 septembre ont donné un nouvel élan à l'idée que les États-Unis sont seuls responsables de la sécurité du monde, qu'ils défendent contre le terrorisme, comme ils le firent contre le communisme. Le président George W. Bush a porté l'idée de l'exceptionnalisme américain à ses limites, en intégrant les principes de la guerre unilatérale dans ses stratégies de sécurité nationale.

Cela revenait à rejeter la Charte des Nations unies, laquelle est fondée sur l'idée que la sécurité est l'affaire de tous et que la guerre ne se justifie qu'en cas d'autodéfense. Il est à noter que la doctrine de Bush viole également les principes établis à Nuremberg, où les dirigeants nazis ont été condamnés et pendus pour avoir mené une guerre d'agression et de prévention, loin de l'autodéfense.  

La stratégie de sécurité nationale de Bush et son affirmation téméraire que les États-Unis sont seuls responsables de la paix et de la démocratie dans le monde a choqué beaucoup de citoyens des États-Unis. Mais, en réalité, il ne s'agit pas d'un écart spectaculaire de la pratique historique des États-Unis, qui se comportent depuis longtemps en agresseurs, bombardant et envahissant d'autres pays (Vietnam, Cambodge, Laos, la Grenade, Panama, Irak), et insistant sur le maintien d'une suprématie nucléaire et non nucléaire. Les actions militaires unilatérales, sous couvert de prévention, sont une composante familière de la politique extérieure des États-Unis.

 Il est arrivé que des invasions et des bombardements soient déguisés en actions internationales, en raison de l'intervention des Nations unies, comme en Corée, ou de l'OTAN, comme en Serbie, mais fondamentalement, nos guerres ont été des entreprises américaines. C'est Madeleine Albright, la Secrétaire d'État du gouvernement de Bill Clinton, qui a déclaré un jour : "Si possible, nous agirons dans le monde multilatéralement, mais si nécessaire, nous le ferons unilatéralement". En entendant cela, Henry Kissinger a répondu, avec sa solennité coutumière, que ce principe "ne devait pas être universalisé ". Jamais l'exceptionnalisme n'a été plus évident. 

Certains libéraux des États-Unis, opposés à Bush, sont cependant plus proches de ses principes en matière de politique étrangère qu'ils ne veulent bien l'admettre. Il est clair que le 11 septembre a eu un effet psychologique puissant dans tout le pays, et certains intellectuels libéraux, entraînés par une sorte de réaction hystérique, en ont perdu leur capacité de considérer clairement le rôle de la nation à l'échelle mondiale.  

Dans une livraison récente de la revue libérale The American Prospect, les rédacteurs écrivent : "Aujourd'hui, les terroristes islamistes d'influence mondiale sont la menace immédiate la plus importante pour nos vies et nos libertés ... Lorsqu'ils sont confrontés à une menace substantielle, immédiate et avérée, les États-Unis ont le droit et l'obligation d'attaquer préventivement et, si nécessaire, unilatéralement, les terroristes et les États qui les soutiennent".  

Préventivement et, si nécessaire, unilatéralement, et contre "les États qui soutiennent" les terroristes, pas seulement contre ces derniers. Il s'agit là de grands pas en direction de la doctrine de Bush, bien que les rédacteurs nuancent leur soutien à l'idée de la prévention en ajoutant que la menace doit être "substantielle, immédiate et avérée". Mais quand des intellectuels souscrivent à des principes abstraits, même avec des nuances, ils ne doivent pas perdre de vue que lesdits principes seront appliqués par les personnes qui dirigent les États-Unis. C'est d'autant plus important lorsque le principe abstrait porte sur le recours à la violence par l'État, qui plus est à titre préventif.

 Il pourrait être justifié de lancer une action militaire face à une menace immédiate, mais uniquement si cette action est limitée et dirigée contre ceux qui menacent - tout comme nous pourrions accepter que soit réprimée une personne qui crierait "au feu" sans raison, dans une salle de spectacle bondée, si tel était réellement le cas, mais pas un homme qui distribuerait des tracts contre la guerre dans la rue. Mais le fait d'accepter que l'action ne soit pas menée juste contre les terroristes (pouvons-nous les identifier comme nous identifions la personne qui crie "au feu"?), mais contre les "États qui les soutiennent" ouvre la porte à une violence aveugle et indiscriminée, comme en Afghanistan, où notre gouvernement a tué au moins 3.000 civils sous prétexte de rechercher des terroristes.  

Il semble que l'idée d'un exceptionnalisme américain diffuse dans tout le spectre politique. 

Cette idée n'est pas contestée parce que l'histoire de l'expansion des États-Unis dans le monde n'est pas tellement enseignée dans notre système éducatif. Il y a quelques années, Bush s'est adressé à l'Assemblée nationale des Philippines en déclarant : "Les États-Unis sont fiers du rôle qu'ils ont joué dans la grande histoire du peuple philippin. Ensemble, nos soldats ont libéré les Philippines du joug colonial". Apparemment, le président n'a jamais appris l'histoire de la sanglante conquête des Philippines.  

L'année dernière, quand l'ambassadeur du Mexique auprès des Nations unies a dit quelque chose de peu diplomatique à propos de la façon dont les États-Unis traitaient le Mexique comme leur "arrière-cour", il a été immédiatement réprimandé par le secrétaire d'État d'alors, Colin Powell. Celui-ci a nié l'accusation et déclaré : "Nous avons traversé beaucoup d'histoire en commun". (Il ne sait sans doute rien de la guerre contre le Mexique ou des incursions militaires dans ce pays ?) L'ambassadeur a été destitué peu de temps après.  

Les principaux journaux et programmes de télévision et de radio ne semblent pas non plus connaître l'histoire ou préfèrent l'oublier. On a beaucoup loué dans la presse le discours de Bush lors de l'inauguration de son second mandat, même dans la prétendue presse libérale (The Washington Post, The New York Times). Les éditorialistes ont accueilli avec enthousiasme les paroles de Bush au sujet de la diffusion de la liberté dans le monde, comme s'ils ignoraient l'histoire de telles prétentions, comme si deux années de nouvelles venues d'Irak ne valaient rien.  

Seulement deux jours après que Bush eut proféré ces paroles sur la diffusion de la liberté dans le monde, The New York Times publiait la photo d'une fillette irakienne qui se tordait de douleur, ensanglantée. Ses parents, qui l'emmenaient quelque part dans leur voiture, avaient été assassinés par des soldats américains nerveux.  

Une des conséquences de l'exceptionnalisme américain est que le gouvernement des États-Unis se considère comme dispensé de respecter les règles légales et morales qui régissent les autres nations du monde. Il existe une longue liste de ces auto-dispenses : le refus de signer le Protocole de Kyoto, qui réglemente la pollution de l'environnement, et celui de renforcer la convention sur les armes biologiques. Les États-Unis n'ont pas rejoint les 100 pays et plus qui sont convenus d'interdire les mines terrestres, en dépit des statistiques terrifiantes sur les amputations d'enfants mutilés par ces mines. Ils refusent d'interdire l'usage du napalm et des bombes à fragmentation. Ils insistent sur le fait qu'ils ne doivent pas être soumis, comme le sont les autres pays, à la juridiction de la Cour internationale.  

Que répondre face à l'exceptionnalisme américain ? Ceux d'entre nous qui, aux États-Unis et dans le monde, ne l'acceptent pas doivent déclarer avec force que les règles éthiques qui concernent la paix et les droits de l'homme doivent être respectées. Il faut bien comprendre que les enfants d'Irak, de Chine et d'Afrique, ceux du monde entier, ont le même droit à la vie que les enfants des États-Unis.  

Ce sont des principes moraux fondamentaux. Si notre gouvernement ne les défend pas, c'est aux citoyens de le faire. À certaines époques de l'histoire récente, les puissances impériales - les Britanniques en Inde et en Afrique orientale, les Belges au Congo, les Français en Algérie, les Hollandais et les Français dans le sud-est asiatique et les Portugais en Angola - ont dû, à regret, rendre leurs possessions et avaler leur fierté lorsqu'elles y ont été forcées par une résistance massive.  

Heureusement, il existe partout dans le monde des personnes qui croient que les êtres humains, où qu'ils soient, méritent les mêmes droits à la vie et à la liberté. Le 15 février 2003, au début de l'invasion de l'Irak, plus de 10 millions de personnes de plus de 60 pays du monde ont manifesté contre la guerre.

 Il existe un refus croissant de la domination des États-Unis et de l'idée de l'exceptionnalisme américain. Récemment, lorsque le Département d'État a publié son rapport annuel sur les pays coupables de torture et d'autres violations des droits de l'homme, des réponses indignées se sont élevées du monde entier au sujet de l'absence des États-Unis de ladite liste. On a pu lire dans un journal turc : "Il n'est pas même fait mention des incidents de la prison d'Abu Ghraib, de Guantánamo". Un quotidien de Sidney a fait observer que les États-Unis envoyaient des  suspects - personnes ni jugées ni condamnées - dans des prisons au Maroc, en Égypte, en Libye et en Ouzbékistan, pays qui, selon le même Département d'État, ont recours à la torture.

 Aux États-Unis, même si les médias n'en parlent pas, on observe une résistance croissante contre la guerre en Irak. Les sondages d'opinion montrent qu'au moins la moitié de la population ne croit plus en la guerre.  Et, plus significatif peut-être, au sein des forces armées et dans les familles de leurs membres, il y a de plus en plus d'opposition à la guerre.

 Après les horreurs de la première guerre mondiale, Albert Einstein avait déclaré : "Les guerres cesseront lorsque les hommes refuseront de combattre". Aujourd'hui, nous constatons que les soldats refusent de combattre et que leurs familles refusent de laisser partir ceux qu'elles aiment à la guerre, que les parents des lycéens insistent pour que les recruteurs n'approchent pas des écoles. Ces incidents, de plus en plus fréquents, pourraient en fin de compte, comme ce fut le cas pour le Vietnam, empêcher le gouvernement de poursuivre la guerre, et celle-ci cessera.

 Les véritables héros de notre histoire sont les citoyens des États-Unis qui refusent d'admettre que nous ayons une prétention spéciale à la moralité et le droit d'exercer notre force sur le reste du monde. Je pense à William Lloyd Garrison, l'abolitionniste. Dans l'en-tête de son journal anti-esclavagiste, The Liberator, on pouvait lire ces mots : "Mon pays, c'est le monde. Mes compatriotes, ce sont l'humanité".

Cet article a été publié à l'origine dans The Boston Review. Nous le reproduisons avec l'autorisation de l'auteur.

 * Howard Zinn, auteur de A People's History of the United States, est historien et dramaturge. Le présent essai est une adaptation de la conférence qu'il a donnée dans le cadre du Programme spécial d'études urbaines et régionales (Special program for urban and regional studies) du MIT.

 

http://www.jornada.unam.mx/2005/30/032a1mun.php


 


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