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Asunción, 26 novembre.
L'assassinat de paysans paraguayens pourrait avoir un rapport direct avec
les "visites" et manoeuvres que mènent, dans les zones rurales de ce pays
sud-américain, les troupes des États-Unis - auxquelles le Congrès du
Paraguay a accordé l'immunité diplomatique en mai dernier -, selon un
rapport élaboré du Service de Paix et Justice (Serpaj), qui a son siège
dans cette ville.
Un
total de 88 paysans sont morts au Paraguay depuis 2002, dans le cadre de
manifestations, barrages routiers et expulsions violentes.
Dans
les zones à forte présence militaire des États-Unis, comme San Pedro,
Caaguazú ou Concepción, on a enregistré 18, 15 et 11 décès,
respectivement, tandis que là où les visites sont moins nombreuses, comme
à Neembucú et Cordillera, on n'a enregistré qu'un cas par lieu.
La
carte tracée par l'équipe d'enquêteurs du Serpaj est révélatrice de la
répartition des militaires des États-Unis au Paraguay et de leurs
mouvements dans les zones rurales, où ils organisent des missions dites
"d'action civique", laquelle fait partie de la doctrine militaire de
contre-insurrection.
De
500 à 700 soldats et troupes spéciales des États-Unis participent à des
"actions civiques" et à des manoeuvres. Un total de 18 opérations de ce
type est programmé pour cette année et l'année prochaine.
Dans
ce contexte, une infrastructure spéciale a été mise en place pour appuyer
le schéma militaire des États-Unis et pour assurer les opérations dans les
zones rurales de ce pays en cas d'intervention militaire massive en
Amérique du Sud.
La
base militaire paraguayenne de Mariscal Estigarribia est un point clé.
Avec une piste de 3.800 mètres de long, qui permet l'atterrissage d'avions
Galaxy et B-52, l'installation militaire est apte à recevoir
des milliers de soldats, dans le cadre de ce que divers analystes
paraguayens qualifient d'"occupation militaire" virtuelle du territoire.
Mariscal
Estigarribia, située dans le département stratégique de Boquerón, tout
près de la ville de Filadelfia et à un peu plus de 200 kilomètres de la
frontière avec la Bolivie, est également aménagée pour des actions de
déploiement rapide de troupes.
Depuis
qu'une agence d'analyse des États-Unis, Stratford Global, a indiqué que
des milliers de militaires des États-Unis pourraient être amenés au
Paraguay, les enquêteurs du Serpaj ont demandé des informations avérées à
ce sujet.
"D'une
part, il faut admettre qu'il est difficile de construire une base avec des
milliers de soldats dans un pays sans débouché sur la mer et, d'autre
part, l'armée que les États-Unis déploient au Paraguay cadre à la
perfection avec les nouveaux desseins stratégiques de la nouvelle
guerre de basse intensité, ce qui permet d'unir des réseaux de bases
et de postes avancés", a déclaré Orlando Castillo, avocat et coordinateur
du Serpaj.
"Ces
trois dernières années, les forces armées des États-Unis, relevant du
Commandement Sud, ont accru leur présence militaire au Paraguay, avec des
exercices et des missions de reconnaissance dans les zones où existent des
organisations paysannes", a-t-il précisé.
Dans
une campagne publique en faveur de la démilitarisation du Paraguay,
Castillo et ses camarades ont mené un travail d'enquête en se rendant dans
toutes ces zones.
Sur
la carte de ce pays sud-américain, ils ont placé la silhouette d'un
marine le genou à terre, en position d'attaque, pour montrer que les
militaires sont partout présents.
Depuis
2002, des soldats des États-Unis ont réalisé 46 exercices dans l'ensemble
du pays et ont disposé d'un espace de mobilisation dans des zones clés,
frontalières du Brésil, de l'Argentine et de la Bolivie.
"L'armée,
la marine et la force aérienne de notre pays se sont approprié une grande
partie du territoire national, quelque 285.280 hectares ; c'est ce que
l'on sait, bien qu'il y ait des occupations irrégulières, voire illégales.
C'est la raison pour laquelle les forces armées paraguayennes
appartiennent aux grands latifundistes du pays", a indiqué Castillo pour
démontrer qu'il existe un énorme champ d'action pour les forces
étrangères.
La
vieille et "quasi éternelle" coopération des troupes des États-Unis avec
le Paraguay sur les questions militaires et de sécurité remonte aux temps
où l'ancien dictateur Alfredo Stroessner (1954-1989) était un des hommes
de grande confiance de Washington.
Mais
- comme l'a précisé l'avocat du Serpaj - "dès lors que la Doctrine de
Sécurité nationale a été revitalisée, sous le prétexte de la lutte
antiterroriste, les cours auparavant dispensés dans les écoles des
États-Unis se donnent maintenant dans le pays même, à l'occasion
d'exercices militaires".
Cela
permet également aux troupes des États-Unis de construire une
infrastructure, de connaître le terrain et d'exercer un contrôle sur la
population et les ressources.
Pour
faciliter les mouvements des militaires des États-Unis, le Congrès du
Paraguay a autorisé, en mai dernier, sous la pression de l'Exécutif,
l'immunité des troupes des États-Unis et approuvé le passage de toutes
sortes d'équipements et armements.
C'est
dans ce contexte que les législateurs ont accepté aussi que l'armée des
États-Unis réalise au Paraguay 18 exercices militaires d'ici la fin de
2006.
"Ces
exercices ne sont pas autre chose qu'un entraînement aux techniques de
répression, qui seront appliquées contre les organisations qui luttent
pour leurs terres", selon les avocats du Serpaj.
Les
accords avec le Paraguay ont été conclus "lorsque la politique extérieure
du président des États-Unis, George W. Bush, a défini deux ligne d'action
très précises pour le continent".
"D'une
part, il y a les plans économiques, tels que la Zone de libre échange des
Amériques ou les traités bilatéraux, et d'autre part, la militarisation,
qui est l'occupation militaire avancée, par l'installation de bases et
d'établissements militaires dans toute l'Amérique. Le Paraguay, en
position éminemment stratégique en raison de ses ressources naturelles -
la nappe aquifère guarani, notamment -, est également le centre du Marché
commun du Sud, aux côtés de la Bolivie, du Brésil et de l'Argentine. Cette
présence et ces activités visent à déstabiliser le processus d'intégration
et le pays devient une menace pour ses voisins", ont déclaré les
enquêteurs du Serpaj.
La
gravité de la situation apparaît également dans le fait que les forces
armées paraguayennes considèrent que les "ennemis" sont les paysans et
leurs luttes pour la terre, ressenties comme une menace pour la stabilité
nationale.
"Pour
cette raison, 18 nouveaux établissements ont été créés pour réprimer les
paysans et défendre les latifundistes, pour la plupart étrangers, ainsi
que la culture du soja transgénique, l'emploi d'engrais toxiques et
autres."
Sur
le terrain strictement militaire, les voyants d'alarme sont dirigés vers
ce que l'on appelle la triple frontière, qui unit le Paraguay,
l'Argentine et le Brésil.
Aux
portes du parlement paraguayen, une dirigeante indigène - entourée de
quelques compagnons de lutte - résume la préoccupation exprimée par les
avocats du Serpaj : "Le monde doit nous écouter. La dictature a été une
armée d'occupation, avec le même chef, les États-Unis, mais maintenant, ce
sont leurs troupes qui arrivent. Notre peuple a besoin de vivre".
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