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Pétrole : de la
malédiction à l'outil pour le changement
Marcelo Colussi -
24/11/2005
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Entrevue avec
Franco Munini, vénézuélien, 50 ans,
ingénieur chimiste, spécialisé en conception, installation et
exploitation d'usines chimiques pour le traitement du pétrole et de
la bauxite. Il a travaillé pour diverses sociétés de conseil en
ingénierie, et est aujourd'hui l'un des nombreux intellectuels
progressistes qui soutiennent la Révolution bolivarienne. Il écrit
également dans les médias électroniques alternatifs. |
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Argenpress
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Qui gère actuellement le pétrole au Venezuela et comment ?
Franco Munini :
Le pétrole, comme tout produit, passe par une longue chaîne depuis sa
production (en l'occurrence, son extraction) jusqu'à son arrivée au
consommateur final. La question essentielle n'est pas de savoir qui le
produit, qui l'extrait, mais, plus particulièrement, qui le commercialise.
Ce point est peut-être le plus difficile à voir, à suivre. En de nombreuses
occasions, les ventes ne se font pas de gouvernement à gouvernement ; le
commerce est en grande partie entre les mains de courtiers internationaux et
non en celles de l'État vénézuélien.
Au
Venezuela, le pétrole a toujours été géré par des étrangers, dès le début de
son exploitation, dans la deuxième décennie du XXe siècle. Et j'insiste :
non seulement la production,
mais les ventes. La
preuve en est dans ce qui s'est passé pendant la grève du pétrole des années
2002/2003 : quel que soit le type de sabotage, l'extraction s'est arrêtée,
mais les ventes ont continué, menées par les entreprises mêmes qui se
chargeaient de cet aspect.
Actuellement, donc, le pétrole du Venezuela n'est pas totalement dans des
mains nationales. Il existe toujours des multinationales comme les
américaines Chevron/Texaco et Exxon/Mobil, la britannique British Petroleum,
l'anglo-néerlandaise Royal Dutch Shell, la française Total, la compagnie
d'État chinoise China Petroleum, l'argentine Pérez Companc et d'autres.
Argenpress : Si les multinationales pétrolières continuent
d'exercer leurs activités au Venezuela, pourquoi, alors cette si forte
agressivité de Washington envers la Révolution bolivarienne ?
Franco Munini : En raison de ce que celle-ci signifie en tant que
modèle, qu'aspiration. En réalité, je crois que cette révolution vient
d'entrer dans sa première phase, est en train de décoller. Le défi sera pour
le moyen et le long terme. La culture moderne, fondée sur la consommation
débridée de pétrole, ne représente nullement un grand progrès pour l'homme.
Et pour le Venezuela, concrètement, le fait de se trouver sur une mer de
pétrole a plutôt été une malédiction.
Bien que l'on parle de boom pétrolier et de l'abondance qu'il a apportée au
pays au long du XXe siècle, en réalité, ce boom s'est révélé dans tous les
cas comme un mécanisme qui a retardé un développement sain et durable. Il a
donné naissance à une aristocratie pétrolière qui a vécu en parasite pendant
des décennies, sans rien produire d'autre, à côté de grandes majorités
extrêmement pauvres. Il a dépeuplé les campagnes au profit de villes comme
Caracas, véritables monstres urbanistiques, qui ont accueilli des milliers
et des milliers de déplacés intérieurs venus chercher le paradis de cette
prétendue abondance économique, source d'argent facile, mais qui n'a servi
qu'à créer une société détraquée : nous en sommes arrivés à cette folie de
ne plus produire d'aliments et de les importer. Une société en pleine terre
tropicale, qui devrait produire plus que ce dont elle a besoin et ne
parvient cependant pas à l'autosuffisance alimentaire, est en total
dysfonctionnement et ne peut durer. En ce sens, le pétrole, loin d'être un
bienfait, a été une malédiction.
En outre, il encourage une culture de la consommation qui est, à tous points
de vue, insoutenable, non seulement pour le Venezuela, mais à l'échelle de
la planète. Les terribles changements climatiques auxquels nous assistons,
la détérioration des conditions environnementales dont nous souffrons
aujourd'hui, la fonte des glaces polaires, le trou de la couche d'ozone sont
autant de conséquences d'un modèle de développement fondé sur une
consommation plutôt irrationnelle qu'aucun habitant n'a choisie mais qui lui
a été imposée, justement par ces multinationales pétrolières mêmes qui
continuent d'opérer ici.
C'est pourquoi, bien que le gouvernement de la Révolution bolivarienne n'ait
pas exproprié toutes ces compagnies à capital privé, le fait d'envisager
d'autres modèles pour l'avenir, d'envisager une intégration fondée sur la
solidarité, l'humanisme, est ici ce que l'impérialisme considère comme la
pire menace. D'où ses attaques continuelles. Le Venezuela, qui a vécu
pendant des années de ce commerce, et qui continue encore d'en vivre (la
moitié de son revenu vient de cette source), peut trouver dans le pétrole
l'outil qui lui permettrait de prendre la tête d'une révolution humaniste de
nature à dépasser la culture du pétrole.
Argenpress : C'est-à-dire, le pétrole comme instrument de changement.
Mais, de quelle manière ?
Franco Munini : Si la Révolution bolivarienne a quelque chose, c'est
que, si elle se nourrit bien du pétrole, elle peut devenir la pire menace
pour l'impérialisme nord-américain : elle vise à lui retirer le marché,
à remplacer la
culture de la consommation par la culture de la solidarité. Et c'est là
qu'intervient la proposition de l'ALBA. C'est pourquoi les Américains du
Nord tremblent, ils ne peuvent le digérer.
En
réalité, en termes économiques, les relations avec les États-Unis ne sont
pas mauvaises actuellement ; ceux-ci ont des réserves de pétrole pour 10
années de plus, tandis que le Venezuela en a pour environ 60 ans. Et 15 % du
pétrole consommé par les États-Unis viennent du Venezuela. En d'autres
termes : nous continuons à leur fournir ce dont ils ont besoin, et ils
paient. Le problème n'est pas là ; la preuve en est que le gouvernement
révolutionnaire n'a pas touché aux entreprises étrangères, qui continuent de
travailler et de commercer sans problèmes, et lorsque la nouvelle Loi sur
les Hydrocarbures a provoqué une hausse de la charge fiscale sur les bruts
lourds des bords de l'Orénoque, les multinationales l'ont accepté sans
piper. Dès lors, la question n'est pas d'ordre commercial en ce qui concerne
le pétrole, elle réside dans un nouveau modèle d'intégration, de relations
commerciales, qui n'entre pas dans cette logique du capitalisme
consumériste, et que la République bolivarienne du Venezuela est en train
d'impulser. C'est là le vrai problème pour la stratégie de domination de
l'hémisphère de Washington.
Si nous profitons de la richesse pétrolière dont nous jouissons, et de
toutes les avancées que la Révolution a permises, aux niveaux continental et
international, le pétrole peut être pour nous un instrument de libération.
Disons-le clairement : la Révolution se nourrit du pétrole, ce qui signifie
qu'elle est l'alliée du diable. Mais il faut aller plus loin, au-delà de ce
modèle insoutenable de progrès. Il faut encourager la recherche dans d'autre
sources d'énergie ; avec toute la richesse et le capital politique dont
bénéficient aujourd'hui la Révolution bolivarienne et son président Hugo
Chávez, elle peut prendre l'initiative dans ce domaine, notamment au sein de
l'OPEP. Il faut cesser de dépendre du pétrole, chercher de nouvelles sources
d'énergie, optimiser au maximum l'efficacité des transports publics,
démocratiser l'accès aux énergies renouvelables. En d'autres termes, il faut
sauver l'humanité.
Et si la proposition d'intégration non capitaliste qu'est l'ALBA prive du
marché ce modèle que favorise le gouvernement des États-Unis, alors le
Venezuela va devenir l'ennemi public numéro un.
Pour l'impérialisme, la plus grande source d'irritation n'est plus Cuba ;
c'est l'intégration latino-américaine que souhaitait Bolívar et que le
Venezuela est en train de dessiner.
C'est pourquoi je dis que si l'on sait s'en servir à bon escient, le pétrole
peut cesser d'être une malédiction pour commencer à nous être utile d'une
autre manière. Il peut devenir un outil de libération. Et là, nous avons
l'exemple de Petrocaribe : grâce au pétrole, ce don que la nature a voulu
conférer au Venezuela, nous pouvons commencer à chercher des mécanismes
d'intégration solidaires, qui priveraient de ses affaires le capitalisme
sauvage.
Argenpress : Quel rôle joue dans ce cadre l'entreprise énergétique
d'État PDVSA (Petróleos de Venezuela Sociedad Anónima) ? Comment
cette entreprise 'alliée avec le diable' contribue-t-elle à ce processus de
transformation ?
Franco Munini : PDVSA est un monde à part, fermé, qui a sa dynamique
propre. S'il y a bien une nouvelle politique naissante de l'État dans le
domaine énergétique, c'est encore le poids de la tradition qui domine. Comme
je le disais il y a un moment : nous venons d'entrer dans la première phase
d'une grande transformation ; le socialisme du XXIe siècle cherche à se
définir. Mais cette entreprise vit encore dans une logique de multinationale
et, en réalité, bien qu'après la grève du pétrole elle ait été récupérée par
l'État, elle reste technologiquement dépendante des multinationales.
Objectivement, nous ne pouvons que reconnaître qu'elle fonctionne comme une
île, loin des intentions du gouvernement révolutionnaire : ses employés
touchent des salaires dont aucun autre ouvrier vénézuélien ne bénéficie. Et
son équipe dirigeante, à l'origine de la grève qui a fait perdre 13.000
millions de dollars au pays et créé ainsi une tension extrême, n'a pas
changé autant que nous l'espérions. Elle continue d'être une aristocratie
intouchable dans une grande mesure. Il y a des gens qui ont soutenu la grève
et qui font toujours partie de l'équipe. Évidemment, il n'est pas facile de
changer une dynamique qui se maintient depuis des années, mais cela montre
que l'entreprise pétrolière ne sort pas de sa situation d'île relativement
intouchable.
Sans aucun doute, de grands pas ont été accomplis à la suite du sabotage
subi il y a trois ans ; et la population bénéficie maintenant de la grande
quantité de devises que produit le commerce du pétrole. N'oublions pas que
27.000 personnes ont été licenciées en 2003. Il y a des changements,
importants sans doute : les missions sont là pour le prouver. Mais PDVSA
continue de penser comme une multinationale pétrolière, et ce dont nous
avons besoin, c'est d'aller au-delà. De fait, ces missions sont des
mécanismes qui représentent une avancée énorme pour la société
vénézuélienne, mais elles ont surtout permis à PDVSA d'éviter une forte
ingérence populaire dans sa structure interne.
Le gouvernement révolutionnaire encourage certainement des changements, mais
il reste encore beaucoup à faire.
Nous devons changer la façon dont nous, Vénézuéliens, nous voyons ; nous
devons changer la culture pétrolière. Il faut approfondir la formation
idéologique et dépasser le consumérisme du base-ball et des concours de
beauté. L'éducation joue un rôle déterminant dans tout cela. Nous devons
éduquer les jeunes générations en faveur d'une attitude nouvelle, fondée sur
la solidarité et non sur la consommation à outrance, dans le respect, cela
va de soi, de nos particularités de peuple des tropiques.
La
Révolution bolivarienne doit savoir profiter de la richesse pétrolière pour
engager une critique approfondie de cette culture du consumérisme que nous
ont imposée justement les multinationales pétrolières. La nouvelle
intégration solidaire en tant que bloc latino-américain peut être la clé
fondamentale de la défaite de l'impérialisme, et, n'ayons pas peur de le
dire ainsi, elle doit nous permettre de proposer de nouveaux modèles de
développement durable qui servent, en définitive, à sauver l'humanité du
désastre auquel le capitalisme nous a menés.
Marcelo Colussi est
psychologue et licencié en philosophie. Italo-argentin, il a vécu et
travaillé dans le domaine des droits de l'homme en Amérique centrale.
Actuellement, il est établi au Venezuela. Essayiste et écrivain, il a publié
dans le domaine des sciences sociales et de la narration.
SOURCE
http://www.argenpress.info
(Traduction
ARLAC)
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